Il y a quelques temps j’ai lu cet article : J’ai vu la fessée de Céline du blog Hors du Temps qui m’a perturbée parce que cet enfant terrorisé et incapable d’agir c’était moi. Le débat qui existe sur la fessée, je ne le comprend pas. De quel droit frapper ses enfants ? De quel droit frapper tout simplement ? De quel droit être méchant et vouloir faire du mal ?

Je ne tiens pas à relancer ce débat, il ne me plait pas. C’est ce genre de débat dans lequel je ne suis pas objective et ai du mal à écouter l’autre.

Cet article n’est pas là pour débattre, il n’est pas là pour me permettre de me plaindre, il est seulement là pour « témoigner » et dire ce qui ne se dit pas. Parce que critiquer la façon dont on a été élevé ne se fait pas, critiquer ses parents qui nous ont tout donné ne se fait pas, critiquer ceux qui ont passé tant de temps à faire de nous ce que nous sommes ne se fait pas.

Je ne prône pas le laxisme mais je suis contre l’autorité absurde, le contrôle absolu et toute forme de maltraitance physique ou verbale.


Je fais partie de ces nombreux enfants qui ont été élevés avec des ordres, des claques, des fessées mais pas beaucoup de mots. Alors non effectivement, « je n’en suis pas morte » comme aime à le dire la plupart d’entre nous, je suis bien là pour en parler et je vais en profiter pour vous dire ce que ressent un enfant qui est élevé de cette façon.

Pour commencer, chez nous il y avait des règles pour tout. Quand je dis pour tout je ne plaisante pas…

Je vous donne l’exemple le plus parlant : les repas. Il fallait se laver les mains avant de manger (logique ça), penser à faire pipi et se moucher aussi parce que « se lever de table est malpoli » ; mettre la table comme il faut : la fourchette à gauche pointes vers le haut, le couteau à droite dents vers la gauche, les couverts et le verre pas trop proches de l’assiette,… ; mettre la serviette autour du cou (même adolescent oui) ; ne pas poser ses coudes sur la table ; mettre ses mains sur la table mais pas à plat ni poings serrés : les mains détendues (essayez donc dans ces circonstances) ; ne pas toucher la fourchette avec ses dents ; « amener la fourchette à la bouche et non pas la bouche à la fourchette » ; avoir le dos bien droit ; manger une tranche de pain par repas mais ne pas en manger entre deux plats ; ne pas boire son verre d’eau d’un coup ; finir ses assiettes et assez vite pour n’énerver personne ; manger régulièrement ce qu’on n’aime pas pour finir par aimer (artichaut une fois par semaine, essayez donc de m’en faire manger maintenant !) ; ne pas parler pendant les informations ; débarrasser, passer l’éponge et le balai.

Et c’était comme ça pour… tout ! Donc à la moindre dérogation ça finissait mal.

Comme je suis du genre à manger doucement les repas étaient régulièrement semés de cris, de gifles, de pleurs et donc de « va manger dans ta chambre si tu peux pas arrêter de pleurer ! » (bin oui faut finir l’assiette mais pas faire de bruit c’est logique).

Et toute la journée était réglée comme une horloge, tous nos faits et gestes étaient dictés et nous étions « disciplinés ». Le mot « sage » ne s’applique pas pour nous parce que nous ne cherchions que le moment d’inattention qui nous permettrait de faire comme on le souhaitait. Nos actions étaient tellement contrôlées et dictées que le moindre moment de faiblesse devenait l’occasion de transgresser les règles.

Le manque de confiance en soi.

Lorsque aucun choix n’est donné, aucun avis différent n’est permis, aucune prise d’initiative ou changement de méthode n’est permis il ne reste plus beaucoup de place.

Lorsqu’on nous apprend que les choses sont « comme ça et pas autrement » il devient difficile de s’affirmer et de se trouver en tant que personne.

Je me souviens d’un jour où j’ai été giflée pour n’avoir par rangé mon placard de la bonne façon (je rangeais petit à petit plutôt que de tout sortir pour reprendre à zéro). Ma méthode n’était pas bonne, j’étais pas assez efficace : j’en subissais les conséquences, il fallait suivre la « bonne » méthode.

Je me souviens d’un jour où j’ai été grondée pour avoir dit que je n’aimais pas le plat qu’on m’avait servi. Je n’avais pas à ne pas être d’accord. Si ils aimaient, je devais aimer aussi.

Je me souviens aussi que j’étais sans cesse dénigrée : ma façon de parler « va sur le vieux port on dirait une poissonnière !« , « tu parles comme une cagole ! » (grandir à Marseille sans avoir l’accent, qui a essayé ?) ma façon de mal me coiffer « on dirait Marie La Folle !« , ma façon de mal m’habiller « on dirait une gitane » ou la traditionnelle « cagole« . J’ai eu droit à « une salope » un jour, juste une fois, il avait du se lâcher ce jour-là.

Le jour où j’ai du commencer à faire des choix, ça a été difficile ! Mon chéri ne supportait pas mon manque de prise de décision quand on s’est mis ensemble : je ne savais même pas répondre à « tu veux manger où ? » « tu veux aller où ? » « tu veux faire quoi ? », même quand il me demandait si j’avais faim je répondais « pas spécialement ».

La peur.

Imaginez que tout vous soit dicté et qu’à chaque incartade (même si vous pensiez bien faire) vous receviez un reproche, une gifle ou des cris, à votre avis comment vous sentiriez-vous ? Je peux vous le dire : vous aurez peur de TOUT. De tout et surtout de vous.

Puisqu’on m’a appris que je faisais mal les choses, que rien n’était jamais assez bien, que tous mes faits et gestes étaient épiés, contrôlés et jugés j’ai fini par douter de tout.

Le jour où je me suis retrouvée « lâchée » dans la nature, j’ai eu peur de tout. Cette impression que tout le monde me regarde, que tout le monde me juge. « C’est égocentrique comme comportement » m’a dit un jour un psy, peut-être mais c’est comme ça qu’on m’a appris à être : sur mes gardes. Résultat : phobie sociale (peur du jugement) et scolaire (de l’échec).

Ne me demandez pas de danser, de chanter en public ou de faire devant vous quelque chose que je n’ai pas pu apprendre avant : j’en suis incapable, tétanisée la plupart du temps. Faire sauter une crêpe, mettre une bûche dans la cheminée sont des demandes anodines auxquelles je n’ai pas pu répondre un jour. Tellement peur de mal faire que je préfère passer pour une jobarde et refuser. Même si aujourd’hui ça va mieux, je me retrouve parfois dans ce genre de situation.

La haine.

Ce n’est pas le respect que j’ai appris dans mon enfance, ni l’amour des parents. J’ai appris à haïr ce « beau-père » qui nous faisait peur, essayait de nous « dompter » et cette mère qui le laissait faire.

Si aujourd’hui je pardonne à ma mère et lui trouve des excuses, je n’ai pas fini de le haïr lui (pas complètement soignée la fille…).

L’incompréhension.

Pour couronner le tout, on n’était pas écoutés.

J’ai essayé plusieurs fois de dire à ma mère que j’avais peur de cet homme : j’en faisais des cauchemars, je voulais partir chez mon père. Mais sa réponse a été toujours la même « Mais non il est gentil ! Il vous élève. Il est dur avec vous parce qu’il vous aime et veut le meilleur pour vous. » A l’écouter, on aurait même du être reconnaissants…

Je dormais mal et très peu : plutôt que d’y voir un signe quelconque, on m’a amené voir une homéopathe pour qu’elle me « soigne ». J’ai donc pris des granules et des ampoules de jenesaispasquoi pendant des années pour dormir.

Lorsque j’avais pris rendez-vous en cachette avec la psychologue scolaire au collège, ma mère l’a découvert. Elle s’est mise en colère et m’a interdit d’y aller. Ne pas parler, ne pas dire, ne pas s’exprimer. Tout est normal, tout va bien.

Un jour j’ai eu très peur pour moi, mon frère et ma mère. J’ai vraiment cru risquer ma vie en allant contre l’avis de ce « beau-père » leur ouvrir la porte après qu’il les ait enfermés dehors. Lorsque je suis arrivée terrifiée et en pleurs près de ma mère, elle m’a envoyée balader. Elle était en colère et ma peur n’avait pas lieu d’être à ses yeux.

Les avis et les émotions n’avaient pas leur place ici. Tout était donc refoulé, incompris et gardé en soi.

Le manque de respect.

Lorsque j’étais giflée, que je recevais une « tape au cul » je réfléchissais à comment faire souffrir le « beau-père ». Lorsque c’est ma mère qui s’y mettait on se moquait d’elle car on ne sentait rien : elle prenait donc une cuillère en bois pour nous faire mal. Mais ça ne marchait plus. La douleur je m’en foutais : j’étais énervée et voulait leur faire « payer ».

La folie.

Oui j’assume complètement de dire ça.

Quand à 10 ans je réfléchissais à comment tuer mon « beau-père », quand je me disais qu’à mon âge je ne risquais rien : j’étais folle. Je me rendais compte que j’étais folle, je me rendais compte que je pourrais jamais faire ça. Mais penser à nous délivrer de lui me faisait du bien.

Quand à 20 ans je suis devenue phobique à cause de tout ça j’étais folle de croire que tout le monde me regardait et me jugeait.

Quand à 20 ans j’ai fait une dépression parce qu’aimer et être aimée a été tellement dur à supporter j’étais folle.

Quand il m’a fallu des médicaments pour réussir à ressortir tout ce que j’avais refoulé bien au fond de moi toute mon enfance, j’ai réalisé que ça faisait des années que j’étais folle.

Quand j’ai cru devenir folle en ressentant des choses j’étais folle parce que c’était ça être « normale ». « On dirait une extraterrestre » m’avait dit un jour une amie, parce que je semblais ne pas avoir de sentiments ou d’émotions.

Pourtant je ne suis pas morte.

Non je ne suis pas morte, oui je me suis « soignée ».

Mais vous savez ce qui m’a permis de faire la part des choses ? C’était mon « beau-père » et non pas mon père.

Je suis persuadée que si ça avait été mon père j’aurai pu trouver tout cela normal. Déjà parce que je n’aurai pas connu autre chose, ensuite parce que je crois qu’on ne peut pas détester ses deux parents. Il nous faut un point d’accroche. Sans mon père, ma maman de cœur et mes frères je n’aurais pas connu une « vraie » famille où on s’écoute, où on se chamaille, où on plaisante et où on se respecte les uns les autres.

Lorsque nous sommes restés chez mon père pour y vivre (encore une super histoire ça…) on a appris à débattre devant le JT (et non pas se taire), à s’exprimer, à trouver notre place. Nous pouvions être nous. Sans ça, je crois que je n’aurais pas réussi à comprendre, à mettre des mots sur mon enfance.

Sans mon chéri qui m’a poussée en avant, m’a fait promettre de toujours dire ce qui n’allait pas, m’a aimée malgré tout je n’aurai pas réalisée la palette d’émotions, de sentiments qui existent.

Et pour finir, avec l’arrivée de ma fille je me rend compte de ce que c’est que d’être mère, de ce qu’on ressent. Et ça me renvoie à ce que ressentais ma mère : probablement pas grand chose. Mais aujourd’hui je m’en fou : ce qui compte c’est que ma fille, elle, ne connaisse pas tout ça.